Bordeaux: Une jeunesse déterminée face à des centrales syndicales débordées.


II est midi. Environ 500 personnes ont répondu à l'appel de la Coordination Jeunes (étudiant-e-s et lycéen-ne-s), et partent, d’un pas décidé, vers la place de la République, point de départ de la manifestation "traditionnelle" initiée par les syndicats CGT-FO-FSU-SOLIDAIRES.

Ces derniers, malgré le fait que l'appel à la mobilisation de la Coordination Jeunes est antérieur au leur, ont décidé d'organiser leur propre marche, marginalisant ainsi les regroupements de jeunesse.

La CNT, seul syndicat à se présenter au rassemblement de la Coordination s'était fendu d’un communiqué sans détours dans la semaine: "L’Intersyndicale n’a pas souhaité se solidariser de l’initiative lancée par la Coordination Jeune. C’est dommage, ces bureaucraties syndicales martèlent un message d’unité mais ne semblent pas vouloir l’appliquer."

L'arrivée de ce cortège jeune est presque héroïque. Ils sont accueillis par Solidaires, qui leur réserve une chaleureuse ovation. Déjà, les premiers slogans "Cortège de tête" sont lancés.

En tête de la manifestation, la CGT, appuyée par son service d’ordre, n’entendent pas abandonner le premier rôle, et il faudra plusieurs dizaines de minutes pour que la situation se stabilise. Quelques noms d’oiseaux de part et d’autre, et un entêtement de la centrale syndicale majoritaire de tous les instants transformeront ce triste épisode en faiblesse collective.

Il y a là-dedans, une question d’orgueil. La CGT n’accepte pas d’être relayé au second rang, qui plus est, au profit de jeunes autonomes qu’ils jugent désorganisés et anarchistes. Les autonomes, la Coordination Jeunes, eux, ne veulent plus se laisser faire, et comptent prendre les choses en main. Et il est vrai que cette jeunesse ne manque pas d’arguments face à une centrale syndicale qui organise tout au millimètre : « On n’est pas venus là pour poser pour les photographes, ni pour manger vos sandwichs merguez » lance l’un d’entre eux.

L’incompréhension est totale, et deux mondes semblent s’affronter. Alors que la Coordination est clairement dans le viseur de la police, la tête de cortège de la CGT se comporte comme des alliés des forces de l’ordre. N’hésitant pas à « sortir » manu-militari des individus s’il le faut.

Quoi qu’il en soit, le cortège reprend ses droits, avec 500 personnes à sa tête. De manière incessante, le cortège syndical qui suit s’arrête, afin d’isoler la tête de la manifestation. Dans les rangs des autonomes, ceci est clairement considéré comme une collaboration tacite avec les forces de l’ordre, afin de faciliter une éventuelle nasse.

Arrivés sur la place de la Comédie, CGT/FO/FSU stoppent la manifestation et n’iront pas plus loin. La porte-parole de FSU avance ces arguments : « Les conditions pour poursuivre la manifestation ne sont pas réunies. Nous ne pouvons accepter que la tête de la manifestation soit ainsi prise en otage ».

Dans les rangs des manifestants, c’est l’éclat de rire. Il est vrai que Bordeaux peut se targuer d’être aujourd’hui la seule ville au monde où des syndicalistes en grève se plaignent d'être « pris en otage ».

La bronca s’élève, et les discours sont stoppés sous les quolibets de centaines de personnes qui n’acceptent pas cette décision. Le cortège repart, laissant sur ladite place de la « Comédie » CGT/FO/FSU ; la CNT et SOLIDAIRES poursuivent la marche jusqu’à la place de la Bourse, où elle sera dispersée par la police. Une nasse de plusieurs heures retiendra une centaine de personnes, bloquant ainsi le tramway ainsi que la circulation sur les quais.

Le bilan de ce 15 Septembre est assez difficile à encaisser pour les centrales syndicales. Totalement débordés par une jeunesse qu’ils n’ont pas su séduire, à fortiori à une heure où celle-ci est toujours plus désengagée, ils ont très mal géré cet épisode. La sanction est sans détours : jamais des leaders syndicaux n’avaient fini leurs discours sous les huées de la foule, un jour de manifestation.

La Coordination Jeunes et le mouvement autonome, lui, est en train de prendre son essor. Mais seul, il n’est rien. L’alliance des « chasubles rouges » et des « k-ways noirs » est désormais une question de survie, à Bordeaux plus qu’ailleurs.


Laurent Perpigna Iban © Tous droits réservés