Beyrouth: le désespoir à portée de jet.

Le 25 janvier 2020, à Beyrouth, à l'occasion du 100ème jour du soulèvement libanais, un homme se retrouvait avec son enfant sur la trajectoire d'un canon à eau. La scène, qui a duré d'interminables dizaines de secondes et que j'ai pu photographier, est un marqueur du désespoir qui agite une partie du peuple libanais.


Au début du mois d’octobre 2019, après quelques jours tranquilles au pays du cèdre, je quittais Beyrouth pour Erbil. Quand, trois semaines plus tard, je renouais avec la capitale libanaise, le pays avait chaviré.


Stupéfait, presque groggy, je déambulais à la faveur de la nuit entre la place Riad-el-Solh et la place des Martyrs, au milieu d’un tintamarre que je n’avais rencontré précédemment que dans mes nuits agitées à Hamra ou à Mar Mickael.


Le Liban, en l’espace de quelques jours, avait changé de visage. La résilience historique des Libanais, qui semblaient s’accommoder de toutes les crises, s’était transformée en une furieuse fureur de vivre. Les barrières confessionnelles, solidement érigées et maintenues en place par la classe dirigeante, venaient de voler en éclat. Par milliers, hommes et femmes, sans distinction de classe ni de confession, marchaient du même pas. Parlaient de la même voix. Le vent s’était levé sur le pays tout entier¸ faisant flotter le drapeau frappé du cèdre, si souvent resté au placard ces dernières années. Depuis ce jour, j’ai suivi l’évolution de ce mouvement. De ceux et de celles qui le font. Je n’ai pas pu m’en détacher. La « Thawra » –révolution, en arabe– libanaise m’avait entrainé avec elle, comme des milliers d’autres.


Alors, le 25 janvier, au centième jour de la révolution, j’ai suivi la longue marche des manifestants, le cahier dans la besace, la caméra au poing. Depuis la formation du cabinet de Hassan Diab au mois de janvier, les manifestations avaient pris un autre tournant. Masque respiratoire et lunettes de ski vissées sur la tête, je suivais ces hommes et ces femmes qui résistaient aux canons à eau devant le Parlement libanais. Vers 21 :00, plusieurs salves de gaz lacrymogène allaient pousser la foule à battre temporairement en retraite. Beaucoup de manifestants –crise oblige – n’avaient pas les moyens de s’équiper de manière hermétique. Moi, je n’avais pas bougé : en France, mes équipements avaient fait leurs preuves lors des actes les plus bouillants des Gilets jaunes.


Alors que la foule venait de reculer de plusieurs centaines de mètres, air irrespirable oblige, nous n’étions plus qu’une poignée sur la place Riad-El-Solh. Essentiellement des journalistes et des photographes. Soudain, cet homme a surgi de nulle part, son enfant dans les bras. Il s’est positionné, seul, face à un canon à eau qui s’était tu momentanément, faute de cibles. Après quelques secondes, le puissant jet d’eau gelée fendait à nouveau la nuit Beyrouthine, visant délibérément l’homme et son enfant. Déséquilibré mais toujours debout, ce dernier restait courageusement sur la trajectoire du canon à eau, debout, son enfant toujours dans les bras. La scène a duré plusieurs interminables dizaines de secondes. Des « Khalass, Khalass » – « assez » en arabe –fusaient, place Riad-el-Solh. La vision de cet enfant, frappé de plein fouet par ce jet intarissable, était insupportable pour tous. Un journaliste a posé son matériel, et est parti en courant arracher l’enfant des bras de l’homme, qui, lui, était bien décidé à rester sur place. L’enfant, une fois en sécurité à nos côtés, tremblait de froid, mais pas de peur ; quelques minutes plus tard, il rejoignait son père qui s’était finalement extrait de la trajectoire du canon à eau.


Qui est-il, cet homme qui avait décidé de rester debout, son enfant dans les bras, face à l’assaut de la police ? Personne ne le sait vraiment. Certains journalistes affirment l’avoir aperçu avec ses deux enfants, quelques jours plus tôt, au milieu d’affrontements avec les forces de sécurité libanaises, de l’autre côté du Parlement.


Il n’en reste pas moins que son geste, largement commenté et parfois critiqué sur les réseaux sociaux, est un marqueur du profond malaise qui ronge une partie de la population libanaise : déshéritée, vulnérable, mais prête à tout pour changer le cours de son histoire.

Laurent Perpigna Iban © Tous droits réservés